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Je suis venu à l’école en dormant, sans mon cartable. Il m’aura fallu deux jours entiers pour remettre la main dessus, deux matins, deux midis, deux soirs, et puis en poussant la porte de la Rotonde, le patron m’a annoncé : « Monsieur, j’ai trouvé une chose qui vous appartient à côté du Machin », il voulait parler du Space Machine.
Je l’ai imaginé ouvrant mon cartable puis le petit classeur bleu, lire mon nom sur une feuille où ne sachant pas très bien ce qu’on me demandait j’ai inventé. Mais il arrive aussi que je me souvienne du cours car j’ai une bonne mémoire. La mémoire, les neurones, le bulbe rachidien, une grenouille morte avec des réflexes.
Neuf et demi sur vingt, et mon nom à côté.
Devant le 8 à Huit, mon frère m’a dit : « Maman te cherche. » Frède et Mao étaient à côté de la boulangerie, cachés par les voitures au feu. Frède n’a rien entendu, heureusement pour mon frère parce que, elle, quand on la cherche on la trouve. Moi, c’était comme si j’avais trois jambes et que l’une après l’autre elles disparaissaient. Je disais : « Houps ! » Mon frère n’a pas cherché à m’attraper, il m’a juste dit deux ou trois trucs : qu’avec les saloperies qu’on avale, on n’aura plus de mémoire, on ne bandera plus, on sera blancs et transparents comme des asticots, on tuera tout le monde de chagrin. Il a dit que j’étais trop avec l’autre folle de Frède, « laisse tomber cette tarée, m’a-t-il conseillé, pense à toi ». Je lui ai demandé des cigarettes, il m’a donné son paquet et il est parti.
Ensuite on a pris tout le trottoir, Frède, Mao et moi.
Tandis qu’on marchait, le décor me faisait penser à un instituteur déclarant : « Éveil. » Puis avec lui nous cherchions comment ça se fait. Notre ville a, comme toutes les villes, mis une maison sur une autre maison en lapant l’eau d’une rivière, mais notre rivière est toute petite, large comme trois cuisses de grenouille. Autour, l’herbe en profite, elle est haute, elle cache presque l’eau qui coule. On retient l’eau à un endroit avec un petit barrage afin qu’elle puisse passer plus majestueusement entre les maisons, puis elle sert à la blanchisserie du père de Frède et elle va se faire voir ailleurs. Les herbes sont hautes, c’est là qu’avec Mao et Frède on partage les antidépresseurs maous de sa mère, mais on ne les avale pas en lapant l’eau de la petite rivière, on ne veut pas mourir tout de suite, on va à la Rotonde boire quelque chose pour faire passer le goût des médicaments.
On boit des demis. Mao a eu ses seize ans, il n’ira plus à l’école. Frède dit qu’elle se tâte. Là-dessus, Elvis est arrivé avec dans l’idée d’écrire son nom (cinq lettres pile) sur le Space Machine, Highest Scores. Frède est première depuis que la machine est là. Je n’ai pas vu le mec l’installer.
Comme on ne savait pas quoi faire, on a laissé venir les molécules des médicaments en mangeant des spaghettis chez Elvis.
Si on tape dans l’armoire du propriétaire d’Elvis, le disque revient au début. Chez lui, c’est pourri, je pense que c’est pourri, je mange chez Elvis qui nettoie avec tout ce qu’il faut (sous l’évier) pour ne pas que le pourri entre dans sa chambre. Elvis a aussi de la vodkaka assez dégueu de chez Lidl.
D’un seul coup, on a eu les jetons puis on s’est marré, et Elvis aussi pour d’autres raisons que nous, nous c’était chimique, il fallait que ça sorte. « Quand est-ce que tu me présentes ta copine ? » a dit Elvis, et il a essayé de peloter Frède. On a bu ce qu’il y avait à boire, vite fait, et on est partis par la fenêtre car, dans le couloir, le pourri avait grossi à cause des molécules folles. On est sortis en criant et en courant.
« Mollo le bordel ! » a gueulé Elvis.
Dehors, il n’y avait plus personne, à part des voitures. Les véhicules souriaient avec leur calandre, ou bien ils montraient les dents, ça dépendait des marques. On est retournés à la Rotonde, où des vieux mecs regardaient la coupe d’Europe de foot. J’ai regardé aussi. On a bu sur le compte de quelqu’un qui était content de voir un peu de monde un soir de guerre chimique, allez les jeunes, un joueur noir a marqué, puis on s’est encore mis à rire et les joueurs ont arrêté de jouer, une pluie noire et phosphorescente est tombée sur la pelouse éclairée et dans le café. Les consommateurs nous ont demandé d’aller jouer dehors et plus vite que ça.
On a piqué un cyclomoteur et on a roulé à trois dessus jusque chez Mao. Je rigolais tellement que j’ai vomi sur mon pull et on s’est cassé la gueule, sans avoir mal.
J’ai respiré, respiré. Frède a respiré, Mao, Elvis et mon ami Asma qui dormait chez lui et que je ne connaissais pas alors, au moment de cette guerre chimique-là, et maman, ma reum, et des millions, des milliards de gens respiraient, des animaux, des grenouilles. J’ai demandé aux autres :
Est-ce que les araignées respirent aussi, en faisant de la buée je veux dire ?
J’ai arrêté de respirer le plus longtemps possible, pour voir.
Même s’il y avait eu des disques chez Mao, on n’en aurait pas mis ; on a écouté ronfler son frère barjot. Mao nous a raconté que son frère avait pu passer son permis de conduire malgré le fait qu’il est barjot, après avoir passé une visite médicale. On s’est serrés sur le lit, moi entre eux, et on l’a laissé dormir. Le temps que la pluie s’arrête.
J’ai redessiné sur la joue de Frède le tatouage que j’avais fait sur le pied de mon frère, un escargot toutes cornes dehors. Avec ça, il ne se contentait pas de frimer au bord des petites rivières avec sa démarche nonchalante, il allait aussi à la plage et à la piscine, ma mère ne venait plus avec nous à la piscine.
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