Roger Magini Styx extrait

La pluie avait cessé. Bien que les rafales de vent fussent sporadiques, elles n’avaient rien perdu de leur puissance et la température ne s’était pas radoucie. Un jour gris s’était levé et à l’horizon une barre de nuages se fondait à la houle anthracite. Le fleuve avait rejeté quelques débris de l’embarcation et sur la grève lardée d’algues des crabes couraient. Lambert ramassa à demi ensablé un palan d’étai, le déposa auprès d’un fragment de coque en fibre de verre bleue. Il avait déjà ratissé la partie ouest de l’Anse-aux-Coques et ces deux vestiges du Songe-de-Rio témoignaient de la fureur de la nuit passée. Puis il se dirigea vers l’hôtel en ruine, à l’extrémité de l’anse, d’où roulait un panache de fumée blanche.
Lorsqu’il parvint devant la galerie surélevée de la bâtisse, il reconnut au pied des escaliers les trois hommes assis autour d’un feu, qui tendaient leurs paumes au-dessus des flammes pour se réchauffer. Ils étaient aussi vieux que lui car ils avaient vieilli ensemble et depuis que Flanagan n’était plus là, ils disparaissaient et réapparaissaient au gré des tempêtes et des accalmies et les saisons les ramenaient toujours à leur point de départ, cet hôtel en ruine où ils avaient élu domicile et dont ils démantelaient les murs de bois pour se chauffer et à chaque flambée qu’ils faisaient ou ravivaient, ce qui n’était plus qu’un décor de planches menaçait de s’effondrer, se recroquevillait, rapetissait et rien ne semblait devoir interrompre ce cycle qu’ils observaient comme si chacun d’eux se fût nourri de la lente destruction de l’hôtel et qu’en retour il les assurât de sa présence précaire et réconfortante, et ils étaient résolus à continuer ainsi car ils ne pouvaient faire marche arrière et que seules les ruines survivaient, comme ils avaient eux aussi appris à survivre et qu’à leurs yeux le spectacle du monde était plus ravissant et affligeant que jamais et que le monde même s’en allait ils ignoraient où.
Quand Lambert se rapprocha, Alec, le plus vieux d’entre eux, le salua, saisit entre ses genoux une boîte en plastique, enleva le couvercle et la lui présenta. C’était un petit contenant rectangulaire, sûrement étanche, comme on en trouve sur les bateaux de pêche et dans lequel les marins gardent leur nourriture ou des objets indispensables à l’abri de l’eau. Celle-là contenait des biscuits secs, deux rangées déjà entamées. Lambert demanda d’où venait la boîte et ils répondirent qu’il y avait eu un naufrage cette nuit et qu’ils l’avaient trouvée sur la grève, en face de l’hôtel. L’homme qui avait un bonnet de laine qui lui couvrait le front jusqu’au ras des sourcils, que tous appelaient Scaph, ajouta que les vedettes de la garde côtière recherchaient un concurrent de la course Québec Saint-Malo.
Y doit plus rien rester de lui et de son rafiot, dit Méga, le troisième homme, y doit se cacher dans les coursives de l’Empress.
Ils éclatèrent de rire.
Tiens, ils sont là, dit encore Scaph en montrant du doigt le fleuve.
Deux garde-côtes croisaient au large de Sainte-Luce. Les deux vedettes naviguaient à faible allure, parallèlement, à la même vitesse, précédées par une nuée d’oiseaux de mer.
Y trouveront rien, dit avec assurance le vieil Alec. Y trouvent jamais rien.
Méga se leva et ouvrit ses grands bras en croix et déclama : Nous sommes les ministres de la vengeance du Fleuve, nous talonnons, tourmentons, pourchassons les navigateurs coupables qui troublent ses eaux paisibles et l’ordre de l’univers. Nous sommes les gardiens bienveillants et inflexibles des sanctuaires du Royaume souterrain, nous châtierons les âmes...
Ferme-la, dit Scaph.
Tous éclatèrent encore une fois de rire et Méga se rassit. Alors Lambert les remercia pour les biscuits et retourna sur ses pas en direction de la capitainerie. Quand il arriva, Coré était debout sur le seuil, un gobelet fumant en polystyrène dans ses mains.
J’ai été au café. La télé a annoncé qu’il avait sombré sans émettre de signal de détresse. Les recherches ont commencé, dit-elle, en indiquant le large avec son menton.
Les deux garde-côtes revenaient lentement vers la jetée. Des goélands tournoyaient au-dessus des mâts et le vent amplifiait leurs sinistres pleurs.

Lambert pénétra dans la capitainerie et rentra la tête dans ses épaules quand il franchit la porte du hangar. Une odeur de fermentation flottait dans la demi-obscurité des lieux. Le marin avait les yeux ouverts. Lambert alluma la lampe-tempête et la déposa près du moignon, défit le pan de toile imbibé de sang et examina la plaie. Les chairs déchiquetées avaient gonflé et des caillots de sang s’y accrochaient comme des champignons sur le tronc coupé d’un arbre mort. Le moignon exhalait un relent de viande en voie de putréfaction.
Je suis fichu, dit l’homme.
Lambert prit un pan de toile propre, entoura le moignon et remit la lampe-tempête sur la cantine. Il alluma une cigarette et la glissa entre les lèvres du skipper.
Une blessure pareille, il n’y a rien à faire.
Qui êtes-vous ?
Le ramasseur d’épaves.
Un marin amputé ne vaut plus grand-chose.
Il tenait la cigarette entre deux doigts tremblants, ses yeux étaient injectés de sang et son visage rougeoyait. Lambert approuva de la tête et scruta l’homme. Il se rendit compte que la fièvre s’était emparée de son corps et qu’elle ne le quitterait plus. Il prit la bouteille de whisky et introduisit le goulot entre les lèvres du marin en soulevant sa tête. L’homme but et toussa, il but encore en haletant et toussa encore quand Lambert reposa la bouteille.
Qu’allez-vous faire de moi ?
Je ne sais pas.
Je ne veux pas vivre avec une jambe.
Non, c’est sûr, on va vous aider, dit Lambert en reculant vers la porte du hangar.
Ne partez pas, supplia le skipper.
Bon, soupira Lambert.

1959, hôpital militaire de Bourges. Toujours mutilé, mortifié. Un parachutiste invalide et démobilisé n’est plus un parachutiste, fût-il sergent-chef. Il lisait France-Soir. Quand il levait les yeux, les noirs caractères s’évanouissaient dans la lumière crue au-dessus de sa tête, l’écho d’un feu d’artifice franchissait faiblement les murs de sa chambre et les murmures du couloir le faisaient sursauter. Au pied de son lit serpentaient des tranchées où s’entassaient morts et blessés. Par la fenêtre entrouverte il apercevait le moutonnement verdâtre de l’herbe à éléphant qui recouvrait les rizières en jachère. Quand l’infirmière arrangeait les fleurs dans le vase sur la table de chevet, il se détournait. Elle lui offrait un petit livre, La Voie royale, dont la couverture étalait un crâne de gaur avec une étoile de sang entre les deux cornes, et ce sang coulait vers le néant des naseaux. Il le feuilletait, des phrases par-ci, par-là, deux personnages énigmatiques, un aventurier inquiétant et un pilleur de bas-reliefs, la jungle cambodgienne, les temples d’Angkor, les tribus rebelles. La vraie mort, disait Perken, c’est la déchéance. Il refermait le livre, l’éloignait de lui pour échapper à ce crâne à l’étoile rouge et se mordait les lèvres. Mais derrière le treillage des lignes, sur l’écran jauni des pages, de Cao Bang à Long Son une seule ligne de feu surgissait, collier d’assourdissantes roses incendiaires et d’éclats d’obus que sertissaient des diamantaires en habits de deuil, bazooka à l’épaule, grenade aux dents, fusil en main. Et glissaient sous les barbelés les Bo Doïs souriants avec leurs longs tubes de bambous bourrés d’explosifs. Dans le cliquetis des stores qu’une main baissait ou -relevait lui revenait encore le claquement des coupe-coupe tranchant les hautes herbes et fuyant des cavernes creusées dans les collines, les clameurs des canons de 105 mm l’affolaient, mais sa chambre d’hôpital n’était pas une casemate à conquérir.
Il sombrait, piqué d’épines de métal. Volupté et souffrance du sphynx tête-de-mort. C’était un 7 mai 1954, il faisait encore jour, son enfer s’appelait Diên Biên Phu et le camarade Giap lui avait réservé ses plus belles lamentations.

Il s’installa par terre, adossé à la cantine, posa son paquet de cigarettes et son briquet à portée de la main. Alors il lui parla, comme il se serait parlé à lui-même, il lui dit que lui, Lambert, c’était son nom, n’avait jamais fait qu’un voyage dans sa vie et ce voyage l’avait conduit dans ce satané village de pêcheurs, Sainte-Luce, et depuis presque trente ans il n’avait pas bougé d’ici, seule son imagination voyageait. Il avait appris à traverser toutes les mers, tous les océans du globe, immobile, assis ou debout à l’extrémité de la jetée, près du sémaphore, bon vent mauvais vent, et l’horizon qu’il découvrait chaque jour était la somme des horizons du monde qu’il n’avait jamais vus, car tous les horizons se ressemblent et se réunissent en une simple ligne frontale, une barre qu’il escaladait sans effort et cela valait toutes les courses en solitaire et les transats de l’univers.
Il lui dit aussi qu’il s’était toujours demandé ce qui faisait courir des gens comme lui, qui tournaient en rond et ne voyaient pas plus loin que la proue de leur galère. Il les méprisait, oui, pour toutes ces raisons. Peut-être ne comprenait-il pas ce qu’il ressentait, mais il fallait qu’il le lui dise. Si au moins vous naviguiez en silence, qu’on vous oublie un peu, mais non, cria presque Lambert, il faut toujours que vous la rameniez, que vous fassiez parler de vous, comme si la mer vous appartenait. Les vieux briscards étaient plus discrets et pour pas un rond, par-dessus le marché. Il ajouta que lui, Palino, était aussi responsable de ce cirque que ses semblables, mais que juste retour des choses, la logique commandait qu’il ne revînt pas de son périple, il se devait d’aller jusqu’au bout, parce qu’un skipper mort est souvent plus précieux à la Bourse des sensations qu’un marin vivant et les gens aimaient les héros et ainsi survivra-t-il, et son souvenir sera jeté en pâture aux futurs prédateurs qui sillonneront les mers et les fleuves. Peut-être ne comprenait-il pas, encore une fois, ce que lui, Lambert, ressentait, mais il n’avait pas le droit de le décevoir : il tâcherait de l’aider à descendre le fleuve, sans heurt ni bruit, en douceur, avec humanité et indulgence, car il s’acquittait toujours des missions qui étaient les siennes, même s’il devait se faire violence, et ce moment viendrait vite, lorsque la source qui coule goutte à goutte de son moignon se sera tarie et qu’elle aura disparu dans la terre battue de son hangar, car tel est le simple destin des épaves.
Le skipper avait perdu connaissance. Lambert éteignit la lampe-tempête, prit ses cigarettes, se leva et sortit. Flanagan aurait dit comme moi, pensa-t-il en s’éloignant.

Ivre de houle et cependant étale à l’horizon telle une Voie royale découvrant au regard derrière le calme apparent de la jungle ses charniers de villes mortes et de lianes, le fleuve enflait et se creusait dans un vacarme étourdissant devant Lambert, l’esprit ailleurs. Il regrettait d’avoir parlé ainsi au skipper. Bien qu’il n’eût pas à prouver quoi que ce soit, il se dit, en haussant les épaules, qu’il n’était pas possible de vivre dans un rêve et que les actes de notre vie passée et présente étaient les témoins incontestables de la condition de l’homme. Quoi qu’on fasse de sa vie, l’obsession de la mort était toujours présente, une évidence que le skipper avait négligée : il avait abouti où tout finissait, comme dans un cauchemar, sans possibilité de revenir en arrière. Et Lambert comprit alors le fossé qui le séparait de cet homme : n’attendant rien de l’existence, l’action et le sentiment de participer à la vie en train de se faire se révélèrent à lui comme une vérité absolue, même si sa réclusion dans ce dérisoire village de la rive sud du Saint-Laurent l’infirmait. Il lui apparut clairement que le marin était le jouet de son propre vide : l’homme vit dans l’absurde face à l’immensité du cosmos et pour éviter le doute et l’inertie, son réflexe est de fuir, d’escalader des montagnes, de traverser les déserts de glace ou de sable ou de faire le tour du monde en catamaran.
Agir au lieu de rêver. Ces cinq mots avaient jailli de sa mémoire sans qu’il pût les raccrocher à quelque souvenir, proche ou lointain, que les années auraient enseveli pour mieux le déterrer à cet instant précis. Puis il conclut que le skipper vivait dans un rêve. Il était tout aussi convaincu que l’aventure n’a pas toujours servi à nourrir les rêves de ceux qui se laissaient tenter par elle, et celui qui s’était livré bien avant lui à ces réflexions, soixante-dix-sept ans plus tôt, avait affirmé qu’on pouvait aussi se battre pour des idées car telle était l’aventure suprême, mais les temps et les hommes avaient changé cette façon de voir les choses.
Et ainsi réfléchissant à l’extrémité de la jetée, Lambert devina derrière le treillage de la pluie qui s’était remise à tomber les contours d’un paquebot poussif, dont les deux cheminées délivraient de tumultueuses humeurs noires, alors il se souvint encore et son regard pénétra au-delà des frontières du ciel et du fleuve et sur l’image qui s’agrandissait imperceptiblement se superposa, tel un hologramme, le spectre du Cambodge cinglant vers Singapour, fendant un rideau de perles d’eau dans les moiteurs accablantes d’une fin d’après-midi de mousson, et sur le pont supérieur, appuyées au bastingage deux silhouettes il distingua, qui discutaient. On ne fait jamais rien de sa vie, disait Perken.