« Montignac, le 11 avril 1946
Chers parents, chère mamette,
Comme d’habitude, il fait un temps de chien. En face de nous, la gare ressemble à la fontaine municipale et on a l’impression que des champignons vont nous sortir des oreilles et des yeux.
Nos vacances se passent bien. Alice et moi nous régalons d’aider Tonton et Tantine au bar. Nous voyons beaucoup de monde : il y a encore des soldats et même des prisonniers qui reviennent petit à petit. Depuis quinze jours, une compagnie de tirailleurs sénégalais s’est installée aux casernes, je crois qu’on va les renvoyer chez eux dans quelque temps. Quelques uns viennent le soir au Terminus. Ils ne boivent pas d’alcool mais du sirop qu’ils montrent du doigt en riant et parlent entr’eux une langue bizarre. Ils sont l’attraction de Montignac.
Parfois, je les imagine chez nous à Louvian, au milieu des vignes, ils feraient sensation!!!
L’un d’entr’eux est particulièrement beau : il s’appelle Omar. Il est peut-être encore plus noir que les autres, ce qui n’est pas peu dire ! Il est très grand et a des yeux magnifiques. Alice dit qu’il ressemble à l’image de la boîte de Banania. Cette sotte ne sait apprécier que Pierre Fresnay, on voit qu’elle n’a que seize ans.
Quant à moi, chers parents, sachez que je suis bouleversée. En effet, Omar m’a demandé hier de l’épouser ; si je le veux, il m’emmenera avec lui au Sénégal. J’ai envie de dire oui mais je voulais auparavant vous en parler. Je crois que vous comprendrez que, malgré les différences, il est digne d’entrer dans notre famille et … »
Eliette s’interrompit en pouffant. Alice, qui lisait par dessus l’épaule de sa soeur, riait également de bon coeur puis elle lui recommanda d’enlever la dernière phrase qui d’après elle avait l’air faux. La plaisanterie s’annonçait parfaite. Eliette approuva après réflexion et se contenta de terminer sa lettre par la formule affectueuse habituelle.
Alice ajouta un post-scriptum : « Heureusement que les régiments de Mongols ne sont pas passés à Montignac ! Où serait notre Eliette aujourd’hui ? »
Et la lettre fut envoyée avec la bénédiction de la Tantine que la plaisanterie amusait fortement. Elle imagina les réactions des Reysséguier, là-bas à Louvian, et un sourire malicieux lui plissa les lèvres.