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Trevor Ferguson
La Vie aventureuse d'un drôle de moineau extrait |
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Est-il vrai que la vie humaine a émergé d’un marécage? À la fin des ténèbres, lassées de la fange et du limon et languissant après quelque souffle succulent au-delà de l’air fétide, les amibes ont-elles un jour désiré changer d’adresse? Je me le demande. La vie parmi les détritus et les bestioles repoussantes est-elle devenue trop contraignante pour certaines âmes sensibles qui, séduites par un royaume ésotérique, ont entrepris de se frayer sur terre un passage dans le temps? En une exacte recherche, disons, du paradis? Ou encore, à une autre échelle, tout effort humain n’est-il en fin de compte qu’une querelle de succession? Devons-nous admettre que le véritable sens de la vie se trouve au-delà des mobiles qui l’animent? Existe-t-il quête plus importante que la ruée vers le pouvoir, la renommée, la richesse ou, à tout le moins, pour avoir la chance d’être photographié? Je pose la question: pouvons-nous honnêtement accepter que la vie humaine provienne d’un marécage? La mienne, oui. Voilà tout ce que je peux affirmer avec certitude sur les origines de mon espèce. J’ai émergé d’un marécage. Le plus souvent, je m’en tiens à ça. *** L’obscurité est son alliée. La nuit s’ouvre à elle sans danger. À quatorze ans, moins d’un an avant ma naissance, ma mère avance doucement dans le noir. Elle s’oriente du bout des doigts en suivant comme sur une carte les lézardes des murs. Des éclats de clair de lune zèbrent sa peau. Agile, elle s’échappe du dortoir de son école, glisse dans la pénombre de la cour vers l’émancipation éphémère du champ. C’est une habitude nocturne. Ma mère fait le mur comme d’autres mouillent leur lit. Et personne ne le sait. Ne la voit. Ne l’entend parler aux démons qui s’agitent dans le champ ou courir, terrifiée par les railleries des esprits haut perchés dans les arbres. Ce ne sont pas les branches qui l’effraient, petite sotte, ni les bruissements furtifs ou les craquements soudains. Ce n’est pas le vent et ses fredaines qui la poussent à travers champ et prairie dans l’intimité du boisé qui surplombe le marécage. N’accusez pas les démons qui se cachent, blessés par leur laideur et leur médiocrité. Montrez plutôt du doigt ces esprits légers qui réclament leur propre délivrance. Des esprits souillés par l’écorce et le maranta, lourds de désespoir, qui luisent sous le clair de lune comme de l’argent terni. Ce sont eux, surtout, qui lui font peur. Ils l’appellent par son nom, prétendent être ses amis. Lui chuchotent des mots, de vrais mots. Et quand elle s’enfuit, ils crient et elle doit courir en se bouchant les oreilles. Ma mère doit s’enfuir vers le doux boisé, descendre jusqu’au marécage où les arbres et les démons dans les arbres et le vent béni font tout un vacarme, engendrent la pestilence, la délivrent de cette horde d’étrangers, de monstres et d’amis. Haletante, elle reprend son souffle, connaît un moment de paix. Elle est venue là où elle se sent chez elle. Comme une chatte, ma mère se creuse un petit trou dans la terre mouillée et, sous l’augure d’un croissant de lune, elle s’accroupit pour faire pipi dans la profondeur sinistre de la nuit. Elle regagne ensuite le pensionnat. Nous savons que l’école était située dans le sud de la Géorgie, vraisemblablement dans le comté de Clinch, sur une colline sablonneuse surplombant le marécage Okefinokee. (Selon une croyance amérindienne, la vie humaine a émergé de ce marécage. Réfutable mais vraie, dans mon cas.) Personne ne découvrit cette habitude nocturne de ma mère, ce qui dénote chez elle une certaine ruse, une certaine capacité de prévoir et d’agir. Tout ce que nous savons, c’est qu’elle s’évadait chaque nuit et fonçait à travers une foule de fantômes hostiles pour aller pisser parmi les alligators, les cistudes et les mocassins. Nous ignorons quand cette pratique a commencé et combien de temps elle a duré. Nous ignorons aussi si elle courtisait la folie ou si elle était déja folle. L’évidence nous force à conclure qu’elle ne fut pas seule pendant une ou plusieurs de ces nuits et que ce ne fut ni un fantôme ni un reptile qui la caressa, mais un homme. Il convient cependant de se demander aussi si ma mère était en mesure de faire la différence. Ma mère ne pouvait pas avoir plus de quatorze ans quand elle perdit son ombre pour de bon. Elle entendit tout d’abord un démon ronronner dans le creux de son oreille. Elle attribua ce bruit à un démon parce qu’elle n’en avait jamais entendu de tel auparavant. Puis elle vit son ombre filer sur l’herbe. Elle se sentit déchirée, déchirée comme une feuille de papier. Elle regarda son ombre escalader le mur de l’école et disparaître d’un coup, en glissant sur l’autre versant du toit. Ma mère exprima son tourment dans un hurlement. Un long cri, perçant et rythmé. Elle voulut étouffer le ronronnement du démon. Elle cria à son ombre de revenir, bien qu’elle sût instinctivement que les ombres sont comme les pétales qui, une fois tombés, ne se rattachent jamais plus à la fleur. Ses camarades de classe cessèrent aussitôt de jouer. Les unes regardèrent ma mère crier, les autres scrutèrent le ciel où ronronnait le démon; d’autres encore virent son ombre s’envoler et disparaître de l’autre côté du toit. Trois institutrices arrivèrent en courant. Ma mère vit mademoiselle Grayson, la vieille dame stoïque qui enseignait les sciences pures et appliquées, puis elle aperçut du coin de l’œil la toute petite mademoiselle Fitzpatrick, qui enseignait le français, le latin, et emmenait les filles pique-niquer dans la nature. Mais elle ne vit pas arriver madame Gruenwald, qui était un crapaud et portait une robe verte comme une grenouille, enseignait les mathématiques et l’hygiène, et qui était aussi l’adjointe de la directrice. Madame Gruenwald saisit ma mère par-derrière, la fit pivoter et la secoua violemment. Et quand ma mère hurla de plus belle, madame Gruenwald la gifla. Ma mère mit alors fin à son affreux hurlement. Et ne fit plus que sangloter. En regardant par terre, elle crut voir son ombre de nouveau, et mademoiselle Fitzpatrick la conduisit à l’infirmerie. Docile, ma mère resta couchée sur un lit de camp tout l’après-midi. On tira les stores des hautes fenêtres ce qui plongea la chambre dans l’obscurité. Ma mère était blonde et sa peau blanche ne supportait pas la lumière du soleil. Persuadée que la fille souffrait d’insolation, l’infirmière lui appliqua des compresses froides sur le front et les yeux. Mademoiselle Fitzpatrick vint la voir entre deux cours; elle effleura la paume et le poignet de ma mère. « Ce que tu nous as fait peur, chère! Quelle folie! Calme-toi maintenant. Trop de soleil, voilà ce que c’est. » Ma mère crut que le soleil avait été la cause de son mal. Elle était souvent troublée par la chaleur et ne se sentait en sécurité qu’à la tombée du jour. Mademoiselle Fitzpatrick lui appliqua une nouvelle compresse et, sous l’effet de cette noirceur bienfaisante, ma mère vit des soleils tournoyants et des fantômes en feu. En sortant de l’infirmerie, ma mère crut aussi apercevoir son ombre. Mais elle était grasse, longue et courbée vers le cyprès. Et c’est alors qu’elle aperçut madame Gruenwald, le crapaud, qui riait sous le réverbère de la cour, une petite ombre vivante à ses côtés. Madame Gruenwald lui avait volé son ombre! Et madame Gruenwald avait collé la sienne, grasse et déformée, aux pieds de ma mère! Cette fois, même les gifles de madame Gruenwald ne purent empêcher ma mère de faire une scène. Au cours des mois, son ventre gonfla. La grosse ombre attachée à ses pieds ayant rétréci, ma mère crut que l’imposante ombre de madame Gruenwald s’était glissée en elle, engorgeant son ventre et la rendant malade. Mais l’ombre qui grossissait en elle, c’était moi. |
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