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Florent Couao-Zotti Les Fantômes du Brésil extrait
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-J’ai mal, confia l’homme aux deux enfants. J’ai très mal. Il soupira. Ses yeux, lourds et accablés d’émotion, commencèrent à lâcher de petites perles cristallines. Il battit des paupières, les ferma, rejeta la tête en arrière. Comme pour annuler dans sa tête les causes des émois qui le faisaient ainsi chavirer. Efforts vains. Les larmes, comme si elles avaient été encouragées, jaillirent de plus belle et s’étalèrent sur tout son visage. Les enfants ne savaient quels mots inventer ou quelle attitude adopter pour l’apaiser. L’un d’eux risqua un chiffon sur son visage pour lui éponger les larmes. -Je vais appeler maman, fit-il, un étranglement dans la voix. Ils lui donnèrent la main. Péniblement, il s’arracha du sol en s’appuyant sur leurs bras puis se releva. Le plancher, pendant quelques instants, parut s’effondrer sous ses pas. Il attendit que le semblant de vertige qui dansait dans son regard, s’évanouisse. Puis il zigzagua une démarche de crabe et gagna le dehors. La plage était maintenant animée. Ce n’était pas le tumulte des jours de haute saison, mais il y avait, le long de l’embarcadère léché par l’écume des vagues, des femmes et des hommes que la chaleur et l’âpreté du soleil avaient poussés dehors. Ils n’étaient nullement occupés à quelque activité que ce soit. Ils étaient là, dispersés dans les pirogues, le regard fixé sur l’horizon comme s’ils voulaient arracher au lointain les réponses à des interrogations longtemps agitées. L’homme sentit sur sa peau les lacets de vent qui venaient du large, les particules d’eaux charriées par le tourbillon des vagues. Il eut voulu s’arrêter pour recevoir à satiété ces élans croisés de la nature. Mais les deux enfants le tirèrent par les manches cisaillées de sa chemise. Pour le réinstaller dans la réalité. L’emmener à fendre la nappe de sable qui s’étendait devant lui afin de gagner la route qui longeait la côte et menait à la ville. Il s’enhardit, réarma ses pas et, toujours guidé par les deux enfants, se remit à patiner dans le sable. Au bout de quelques minutes, ils débouchèrent devant une route en terre jaune. Un zem déguenillé qui venait de déposer un client, les vit et se précipita à leur rencontre. -Quartier Zobè, lui lança l’homme. -Quel côté ? demanda le taxi-moto. -Chez maman Pipi. Le blessé se hissa péniblement sur la croupe de la moto. Ce n’était pas le confort du siècle. Car l’engin, étranglé par la rouille et les intempéries, sentait la grande déglingue. Le siège avait été éventré et crachait ses boyaux des morceaux de mousse qui répandaient, à chaque freinage, une nuée de poussière. Qu’importe. Le plus urgent, c’était de partir, de regagner la maison, de revoir sa mère. Sa mère. Il se rappela alors que cette femme gaie et sauvage, cette créature capable d’adoucir même le diable, avait une bouche pour répandre sur ses brûlures, les caresses et les câlins qui rendent anesthésiantes les douleurs. Il se rappela que seule cette femme pouvait lui offrir une oreille attendrie, celle qui sait écouter et partager les angoisses de l’enfant, les mésaventures provoquées par des pas hardis et capricieux de l’amoureux. Amoureux ? Se peut-il que son cœur justifiât ces errements par cette banalité ? Et pourquoi subir toute cette tension pour avoir aimé une fille ? Et si ce qu’il tentait d’embrigader dans le vocable « amour », n’était rien d’autre que de la hardiesse, genre « je suis capable et ta mère ? ». Ah, jeunesse folle et insouciante ! Jeunesse sauvage et présomptueuse ! Il se tourna vers ses deux jeunes amis et leur donna la main. Les gosses lui sourirent. Avec des lèvres suceuses, qui s’ouvrirent sur des dentures irrégulières et affreusement cariées. Mais l’homme ne voulait pas partir ainsi. Il était convaincu qu’il avait oublié quelque chose. Malgré la douleur, sa voix se fit caressante. -Au fait, je ne connais pas vos noms, releva-t-il. Moi je m’appelle Pierre. -Pierre ? Moi, c’est Kiki, répondit le plus grand. Mon petit frère s’appelle Jannot dit Janus. -Janus ? -Oui. Parce que quand il était bébé, il répandait du caca partout et notre grand père disait qu’il était très copain avec son anus. L’enfant partit d’un éclat de rire et tomba dans les bras de son petit frère. Une hilarité inattendue qui contamina aussitôt le jeune homme. Mais le zem, lui, brûlait d’impatience. Comme un taxi-moto qui se respecte, il démarra en trombe, faisant vrombir son moteur. Le passager, derrière, manqua de s’écraser le front contre son dos. Un nuage de poussière, bientôt, les gomma de l’horizon. |
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