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Ken Bugul La Pièce d'or extrait
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Moïse pensait au peuple, au pays, au continent, au monde. Pour lui, nul ne pouvait être heureux seul. Moïse disait que la crainte, la terreur, la peur de la vie étaient partout. Comment ceux qui étaient la vie, pouvaient avoir peur de la vie ? » Mawdo lui ne faisait que les suivre. Il ne faisait rien, ne disait rien sinon parler de sa petite famille à qui il voulait épargner cette misère. « Grand tu t’es marié trop vite. Tu aurais pu attendre de tenir quelque chose de solide, de stable, avant de te lancer dans le mariage et de faire des enfants. » « Avec la pêche je m’en sortais bien, très bien même. » Le jour, ils découvraient ensemble Yakar et se rendaient compte de plus en plus qu’elle était pire qu’une jungle. Pour vivre dans Yakar il fallait des armes. Plusieurs mois pendant lesquels Zak avait vérifié et vu de ses propres yeux, l’immensité du désastre, comme Moïse. Ce qu’il avait vu à Yakar était pire que tout ce qu’il avait pensé et imaginé, plus que tout ce que Moïse disait. Yakar était remplie. Yakar était surpeuplée. Yakar allait exploser. Il suffisait du frottement d'une allumette pour que Yakar s’enflamme et s’embrase. Des gens venus d’on ne savait où, occupaient Yakar, bouchaient ses chaussées, ses trottoirs. Nul ne pouvait marcher droit dans cette ville. Les voitures et les gens et les étalages et les vendeurs ambulants et les mendiants de toutes sortes se marchaient dessus. La mendicité, qui était le monopole des aveugles, ensuite des albinos pourchassés, des vrais handicapés, était pratiquée par tout un peuple. Des hommes bien habillés vous abordaient courtoisement et c’était pour vous demander de leur rendre un petit service. Ils demandaient de quoi rentrer chez eux, qu’un pickpocket leur avait dérobé leurs calepins. Des femmes bien habillées vous abordaient pour la même chose. Et pour les femmes la dérive commençait. Des personnes âgées aux visages embrouillés vous interpellaient comme leur enfant et elles disaient : « Mon fils, ma fille, donne moi la charité. J’ai faim. » On était là entre la pitié et le mépris. Et de plus en plus, c’était le mépris qui s’installait. Que faisait tout un peuple dans la rue ? À errer, à mendier, à dérober. Comment pouvait-on rester insensible à tous ces enfants qui traînaient dans la rue nuit et jour ? Les nouveaux occupants au lieu d’investir des milliards pour fêter l’avènement des années soixante, avec des défilés d’allégeance, des danses, des réceptions dans vos palais illuminés, regardez les enfants, regardez les femmes, regardez les personnes âgées, regardez les gens qui dorment tous les jours dans la rue ! Vous dites qu’ailleurs, c’est la même chose. Non, ailleurs il y a un petit filet de lumière. Ailleurs c’est un choix et non une fatalité. La nuit, au bout des allées dans les quartiers chics, des enfants s’arrêtaient à des feux rouges qui ne marchaient plus. Si au moins les nouveaux occupants marchaient, ils auraient vu comment certains de ses enfants étaient embarqués dans des véhicules pour assouvir des vices enfouis. Les enfants de la nuit sont devenus des objets sexuels et de toutes sortes de souffrances. Ce qui avait le plus assiégé les enfants depuis les années soixante, c’était le sexe. On parlait beaucoup des mines antipersonnelles, des enfants soldats, des enfants esclaves, mais on ne parlait pas suffisamment des enfants objets sexuels. Dans les maisons, dans des familles respectables, les enfants étaient utilisés pour le sexe. Les tantes, les oncles, les frères, les sœurs. Tous y passaient. Dans la rue, les enfants exposés dévoilaient des corps dont la plupart des vendeurs ambulants se servaient pour la masturbation. Que pensaient les nouveaux occupants de cette situation dégradante ? Comment pouvait-on compromettre l’avenir de tout un peuple ? Qu’allaient devenir tous ces enfants dans la rue de jour comme de nuit ? Qui étaient ses enfants, d’où venaient-ils ? Qui étaient leurs parents ? Où dormaient-ils ? Comment se levaient-ils ? Où mangeaient-ils ? Comment exposer des enfants à la violence physique, morale, inhumaine de Yakar ? Une ville qui était devenue un immense dépotoir d’êtres humains. Et pourtant elle voulait avoir de l’allure. Les anciennes bâtisses, les maisons aux architectures anciennes, tout était démoli à coups de marteaux piqueurs et des immeubles s’érigeaient vers le ciel. Alors que les rues étaient étroites, les avenues étroites. Yakar n’était pas faite pour ce qu’elle devenait. Et le résultat allait être catastrophique. On ne parlera plus de ville. On parlera de désastre monumental. Quand Yakar aura fini ses chantiers, quand le peuple errant deviendra de plus en plus énorme, quand les enfants errants grandiront dans la rue, dans les décharges, elle sera obligée d’instaurer des pass, embrigader tout un régiment de gueules de chien. Yakar regrettera ce qu’elle fut dans de chaudes larmes. L’errance d’aujourd’hui deviendra autre chose. L’errance d’aujourd’hui finira mal. De toutes les façons Moïse le savait et le disait aux oiseaux et aux vents. C’était à Yakar que cela allait se passer. Il fallait qu’il aille à Yakar, ne serait ce que pour assister à la déflagration ! |
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